Le revenu universel, ses objectifs, son financement

Le thème du revenu universel gravite dans les cercles médiatiques depuis quelque années.  Cela serait une réponse à un certain nombre de problèmes insolubles, tels que pauvreté, chômage, cohésion sociale, complexité des aides sociales. L’idée paraît à première vue claire, mais les modalités le sont bien moins (exemple: 20 Dollars par mois au Kenya). Et qu’en est-il des raisons? De quel nouveau genre de pacte social s’agirait-il?

Le salaire universel pourrait exister dans de nombreuses variantes, allant d’un revenu citoyen remplaçant l’intégralité des aides et protections sociales, à un revenu minimum qui serait complémentaire à d’autres aides. Il y a une vision libérale du salaire minimum comme moyen de réformer (pour ne pas dire réduire) l’état providence, de gérer le chômage, de libérer les entreprises de toute contraintes liées au personnel.  En opposition, il y a une vision sociale, ou « émancipatrice » de ce revenu, comme moyen de réduire les inégalités, d’augmenté la dignité de ceux qui ont besoin d’aide, et de permettre l’épanouissement personnel de chacun.  Le revenu universel s’inscrit dans une vision du monde, un a-priori politique qu’il y a lieu de ne jamais perdre de vue, car ce contexte va déterminer les choix de financement qui seront fait. La sempiternelle question du « qui va payer » est une des premières qu’on se pose, dès que n’importe quel loi, impôt, mesure est publiquement débattue. Comme pour tout réaménagement de ressources dans une société, il y a des gagnants et des perdants.

Alors comment faire pour qu’il y ait seulement des gagnants? Et si ce n’est pas possible, du moins pour que l’arbitrage entre gagnants et perdants soit équitable et transparent?

Une étude récente de l’OCDE a montré que le revenu universel ne réduirait pas la pauvreté si les dépenses de l’état restaient constantes. Une nouvelle répartition de volume constant d’aides ne peut donc être suffisant pour produire un effet. L’expérience faite en Finlande, où le revenu de base a été distribué pendant 2 ans à 2000 chômeurs pris au hasard confirme d’une certaine façon ce que l’OCDE avait trouvé. Un simple changement des modalités de distribution des allocations (dans un but incitatif à retrouver un emploi) n’a pas aidé plus de chômeurs à trouver un emploi. Durant les deux ans, une amélioration du bien-être des chômeurs a pu être constatée, mais l’expérience a été bien trop courte et trop peu étendue pour pouvoir en tirer des conclusions. Dommage, car le monde entier avait ses yeux rivés sur la Finlande…

Le revenu de base doit donc être plutôt vu comme un investissement supplémentaire que la société serait prête à faire pour améliorer le bien-être de ceux qui sont défavorisés.

S’agissant du financement, une solution serait de faire le pari que le revenu universel crée de nouvelles richesses, des richesses n’existant pas encore à l’heure actuelle, un peu comme l’éducation, qui est un pari sur les générations futures.

Ces nouvelles richesses pourraient ressembler à celles que des emprunteurs promettent de créer en remboursant un prêt (c’est la création de liquidité que les banques font quotidiennement : on créée de l’argent sur la promesse d’une richesse future). Le revenu universel pourrait donc être financé par une création de monnaie. Ses bénéficiaires produiraient des richesses immatérielles difficilement comptabilisables, liées par exemple à la qualité de vie, à l’instruction, à l’économie informelle. Le pari serait que le retour sur investissement se ferait par un transfert vers l’économie formelle par le biais d’une amélioration de son fonctionnement basée sur la bien-être des acteurs économiques. Le fonctionnement informel de la société pourrait suppléer à certains manques de l’économie réelle, quand celle-ci est incapable d’apprécier des « petits services » ayant une valeur marchande faible ; ceci pourrait ainsi améliorer l’harmonie de la société dans son ensemble, « huiler la mécanique »…, et par là améliorer l’efficacité de l’économie formelle, ce qui justifierait la dépense. Beaucoup de petits problèmes n’auraient plus besoin d’être réglés par l’économie réelle. Le risque d’inflation serait néanmoins réel. Il y aura là des études approfondies à faire pour évaluer les possibilités de ce retour sur investissement et fixer le montant des sommes « empruntées » en ce sens.

Une autres idée serait un financement du revenu universel non pas basé sur l’activité productive, mais sur un principe d’égalité d’accès aux ressources naturelles. Nous savons aujourd’hui que la planète Terre n’est pas sans limites. Le fait que l’exploitation d’une ressource, quelle qu’elle soit, soit permise à une personne peut potentiellement réduire les chances et les possibilités qu’ont toutes les autres personnes. C’est un fait rigoureusement indépendant des raisons qui ont amené quelque privilège que ce soit. C’est vrai pour la surface de la Terre, pour les minerais, l’eau, l’air, d’autres bien immatériels tels que les ressources biologiques. Le fait de polluer les mers réduit la quantité de poisson comestible, ce qui réduit la capacité de l’ensemble de la population à se nourrir. Il émane un besoin de compensation qui doit s’apparenter au préjudice que tous subissent sur deux point de vue : le point de vue des besoins de base permettant une vie heureuse, et le point de vue des chances de pouvoir mener une activité économique rentable, pouvant profiter à soi-même et à toute la société. Toutes autres choses étant égales, les chances de succès économique d’un pêcheur vivant au bord d’une mer polluée, sont plus faibles que celles d’un pêcheur vivant au bord d’une mer saine. Du point de vue du premier pêcheur, ses possibilités de vie, d’activité économique se trouvent limitées du fait de l’activité de certaines personnes qui polluent le milieu où il travaille.

La difficulté d’un calcul basé sur ce principe vient du fait que certaines ressources sont sur-utilisées (il y a donc privation) et d’autres sont sous-utilisées (il n’y a pas privation). L’éventuelle privation de ressources dépend des conditions du lieu, et aussi d’autre facteurs, tels que la densité de population à un endroit donné, ou les activités économique déjà en place. Le calcul ne serait pas simple, mais avec les possibilités actuelles de numérisation de tous les  secteurs d’activités, on peut imaginer que c’est possible. Le revenu sera soit positif, soit négatif, suivant le fait que des privations auront été exercées, ou subies, en fonction de l’évaluation de la dette au niveau local, et mondial. (Certaines privations dues au réchauffement climatique, ou à certaines pollutions s’exercent au niveau mondial). Le revenu universel serait la compensation pour tout ce qui est prélevé en trop, pour toutes les dégradations commises.

Il se dégage ainsi une idée plus générale : une compensation pour ce qui limite les capacités d’un individu à vivre, à produire, bref à réaliser sa condition d’humain. Ainsi, chaque mètre carré de terre que je possède limite la capacité offerte au reste de l’humanité, chaque quantité d’eau que je me réserve, limite ce qui reste aux autres. Même : chaque litre d’oxygène que je respire, est un litre de moins pour le reste du monde. C’est ainsi. Il faudrait donc comptabiliser ce que chacun soustrait à la jouissance du reste, pour savoir quel revenu compensatoire il lui sera demandé de payer. Mais un tel calcul est-il possible? Calculer le prix d’un litre d’eau, le prix d’un litre d’air pur, etc. ?

Troisième idée sur le financement: l’utilisation des données personnelles par les géants de l’Internet. D’après Jaron Lanier et son livre « Who owns the future », l’information c’est de l’argent, et donc l’utilisation d’une information personnelle se devrait d’être compensée par un paiement (même infime). Dans une économie de plus en plus numérisée, l’accumulation de ces micro-paiements devrait pouvoir remplacer un salaire de base pour chaque individu. D’après le système décrit par Lanier, chacun serait libre de mettre en vente ses données, il n’y aurait pas de revenu universel automatique, mais plutôt la possibilité de toucher un pécule, qui serait proportionnel au revenu généré par d’autres à partir des données personnelles. À la comptabilité personnalisée, qui est l’option choisie par Lanier, on pourrait préférer une taxe unique, qui serait prélevée sur toutes les utilisations de données personnelles, ce qui permettrait bien sûr de financer un revenu de base. Mais les données personnelles de chacun se retrouveraient au même prix, ce qui serait en fin de compte inacceptable pour bon nombre de personnes, car il y n’y aurait plus moyen de contrôler sa sphère privée.

De manière générale, on peut se dire que le capitalisme « cognitif » (c’est à dire le capitalisme des idées : Google, Facebook, et tant d’autres), essentiellement basé sur les relations sociales, a beaucoup à profiter du bien-être de la société. Celui-ci devrait donc tout naturellement s’emparer de la thématique du revenu universel et participer à son financement. C’est à la société de ne pas laisser des acteurs privés et monopolistes dicter leurs conditions (du style : abandon total du contrôle de la sphère privée en échange d’un certain revenu).

Il y a le « comment? » du revenu universel. Il y a aussi la question du « quand? ». De manière générale, un rééquilibrage des revenus est beaucoup plus facile à faire passer quand tous les acteurs économiques sont dans une situation de prospérité. Dans une stagnation ou une crise, les réformes ne passent pas, car les acteurs s’arque-boutent sur ce qui leur reste, la peur domine les esprits et rend tout changement impossible.

Le revenu universel est une idée de tous les dangers. Ses effets ne se feront sentir que sur le long terme. Il doit s’agir d’un projet de société (le « pourquoi? ») bien plus qu’un sujet technique de redistribution des aides sociales. Aujourd’hui plus personne ne discute des bienfaits de l’école publique. Peut-être qu’il en sera de même d’ici 50 ans ou plus, pour le revenu universel.

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