Providencia : une île paradisiaque à l’histoire particulière

Quoi de mieux pour l’été qu’une histoire d’île luxuriante aux plages de rêves, de rivalités coloniales, de trésors de pirates et de colons luttant pour édifier un monde meilleur?
Une livre magnifique écrit par Tom Feiling, écrivain-journaliste de langue anglaise spécialiste des Caraïbes et de l’Amérique Centrale, retrace trois cents ans de l’histoire de Providencia, une petite île appartenant à l’actuelle Colombie au destin singulier, un symbole de l’histoire commune du nouveau et de l’ancien monde.

De quoi s’agit-il? Au début du 17ième siècle, les puissances européennes sont en lutte pour la domination des Caraïbes. Les Anglais, les Français, les Hollandais ne reconnaissent pas le traité de Tordesillas (qui partage l’Amérique entre l’Espagne et le Portugal), cherchent à faire du commerce avec les nouvelles colonies, et bien sûr attaquent les navires et les colonies Espagnoles que l’on sait regorger de beaucoup d’or et d’argent. Tandis que l’Espagne, avec un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, est au sommet de sa gloire et de sa richesse, l’Angleterre, elle, est pauvre ; elle vit du commerce de ses ports, de la laine de ses campagnes, et l’interdiction faite aux colonies espagnoles de faire du commerce avec les autres nations l’incite à employer des corsaires, qui sont en fait des pirates possédant des « lettres de marques » officialisant leurs actions au profit d’une nation . Ceux-ci savent mieux que personne dénicher et ramener dans les ports européens un butin conséquent. Mais alors que les Anglais n’ont pas de possession dans les Antilles, à part la Barbade, la découverte d’une île inhabitée,  qui sera appelée « Providence », proche des côtes du Nicaragua, les incites à lancer sa colonisation pour créer un bastion idéalement situé,  à même de menacer durablement toute les villes l’Amérique Centrale. Après une dizaine d’années, l’Espagne ne peut plus tolérer cette menace (l’or ramené chaque année à Cadix par la « flota », une flottille de galions marchands, escortés par des navires de guerre, est vital pour les caisses du roi). Providencia, venant juste d’être colonisée, est prise par les Espagnols, puis au gré des changements politiques entre puissances européennes, ces derniers et les Anglais signent la paix. C’est la fin de l’âge d’or de la piraterie, et les corsaires comme Henry Morgan, doivent se reconvertir. Tandis que plus tard, la Jamaïque ou Saint-Domingue prospèrent grâce au commerce du sucre et d’autre produits tropicaux, produits grâce à la traite des esclaves, Providencia est quasi abandonnée, et sombre dans l’oubli. Du temps des Anglais, les plantations agricoles avaient échouées, principalement à cause du manque d’expérience des colons et de leurs donneurs d’ordres. Les colons n’étant pas assez nombreux, on avait fait venir des esclaves noirs, mais cela ne changera pas beaucoup la situation économique de l’île. Profitant des incertitudes politiques et du manque d’autorité centrale,  de nombreux esclaves s’échappèrent, soit vers l’intérieur de l’île, soit vers la côte. Ainsi, l’île de Providencia « végéta » pendant trois siècles.

Ce qui se passa à Providencia est pourtant comparable au mythe de la création des Etats-Unis. Cette petit île était au 17ième siècle tout un symbole, car elle ne fût pas uniquement colonisée par intérêt stratégique, elle constituait aussi un projet qu’on pourrait qualifier d’utopique. Les colons anglais qui débarquèrent en vagues successives, ainsi que les promoteurs de la colonisation étaient animés par un désir de civilisation basé sur la « vraie » religion. C’étaient des puritains, qui avaient vu là la chance unique de créer sur une terre vierge une société idéale, basée sur des principes divins (parfois proches de la superstition). Ainsi, si tout va bien, c’est la divine Providence qui en est la cause, si tout va mal c’est la conséquences de mauvaises actions, et du mystère de l’omnipotence de Dieu. Les puritains ont cette idée, que l’on trouve aux sources du capitalisme anglo-saxon, que tout travail sur terre que Dieu approuve sera récompensé, ce qui justifie l’entreprise individuelle et la réussite. En résumé: la réussite prouve que Dieu approuve…

Les colons puritains de Providencia, qui sont les contemporains de ceux qui embarquèrent sur le célèbre Mayflower à destination de la Nouvelle-Angleterre, ont bien besoin d’une Divine Providence permettant de justifier des actions quelques peu éloignées de la religion, car ils doivent préparer l’île militairement, construire des forts, s’accommoder d’un commandement autoritaire et d’aventuriers plus attirés par l’or espagnol que par la culture du coton, ou du tabac. Et puritains et pirates ont un destin commun: non seulement ils vivent ensemble sur une île au statut ambigu, menacés par les Espagnols, mais ils deviennent également des exclus de leur pays d’origine. D’un côté, avec la paix avec l’Espagne signée, les corsaires ne savent comment rentrer dans le rang (la vie de soldat est peu attractive pour qui a goûté à la liberté, et aux gains d’un navire pirate). D’un autre côté, en Angleterre, après la mort de Cromwell, le puritanisme perd grandement en influence ; les puritains passent du statut d’extrémistes à celui de parias: leurs idéaux de pureté, leur critique du mercantilisme (ils veulent être auto-suffisant, ils ne mettent pas le gain d’argent en première ligne) ne plaisent ni à la noblesse et au roi, ni à la nouvelle bourgeoisie.

Les pirates avaient la maîtrise des mers, les moyens fournis par l’or arraché aux Espagnols, et disposaient de nombreux ports d’attache (Providencia, Port-Royal en Jamaïque, ainsi que diverses colonies sur la côte) qui pouvaient être bien défendus.  En 1670, ils étaient capables de réunir une flottille de 30 navires et de plusieurs milliers d’hommes pour mener à bien leurs attaques. Ils mettaient également en pratique des rudiments de principes démocratiques, leurs chefs étaient élus, et les gains partagés de manière transparente. Les colons de Providencia, quant à eux, étaient anti-royalistes, et nourrissaient le projet de créer un nouveau monde en réaction aux imperfections de l’ancien monde. On se prend à imaginer ce qui aurait pu arriver, si Henry Morgan, au faîte de sa gloire et de sa puissance, avait décidé de créer une république des Caraïbes au lieu de finir sa vie en riche propriétaire terrien de la Jamaïque. Étaient-ce des doutes sur la viabilité économique, ou politique des nouvelles colonies? Était-ce l’attachement à la patrie? Il semble que Morgan voulait qu’on retienne de lui l’image d’un soldat fidèle et respectueux de son pays (il fit un procès à Alexandre Exquemelin, un ancien compagnon d’aventures, à la sortie de son livre sur la vie des pirates). Son prestige était d’ailleurs tel que le roi d’Angleterre lui pardonna d’avoir mis à sac la ville de Panama,  faisant mine d’ignorer que la paix avec l’Espagne venait juste d’être signée!

Puritains et pirates n’avaient à l’époque pas vu, pas compris cette possibilité commune, et de ce destin avortée, il ne reste aujourd’hui plus rien.  Les habitants de l’actuelle Providencia, interrogés par Tom Feiling, ne connaissent quasiment rien de l’histoire de leur île.  Ils ont pourtant une culture quelque peu différente, parlent un créole anglo-saxon, sont peu attachés à la Colombie,  et semblent avoir la nostalgie d’une époque lointaine et mystérieuse, où se mêlent des bribes d’histoires de trésors engloutis, de naufrages, de batailles, d’esclavagisme, de révoltes, de religion, avec pour seuls témoins les quelques ruines de forts du 17ième siècle encore debout. Les archives sur Providencia ont été détruites dans une incendie, et les maux de l’Amérique centrale sont là : pauvreté,  émigration, trafic de drogue, corruption. En parallèle, mais reste à savoir si c’est une chance, le développement du tourisme pourrait apporter beaucoup de changements, mais au risque de sacrifier son patrimoine naturel et son identité culturelle. Ces maux et ces fragilités ont pris l’île dans leur tenailles, en attendant, peut-être un jour, de nouveaux changements.

Ce que Google, Facebook & Co préparent, et comment on y fera face

Avouons, malgré les doutes sur le respect de la vie privée, nous avons tous un compte chez Google, Facebook, Instagram, etc.. C’est simplement trop pratique. Outre leur taille, ces géants de l’Internet ont un modèle économique en commun : ils offrent des services gratuits, grâce auxquels ils accumulent des informations sur leurs utilisateurs, et gagnent beaucoup d’argent avec une publicité bien plus précise et efficace qu’autrefois.  Il s’agit du lucratif marché de la publicité ciblée, d’un marché qui connecte des vendeurs de biens aux acheteurs les plus probables, et qui est avant tout contrôlé par les vendeurs, puisque ce sont eux qui financent le système.

Quel est le but des géants de l’Internet?  Maximiser l’efficacité de la publicité, car plus un utilisateur voyant une publicité passe à l’action (en achetant), plus cher l’espace publicitaire peut être vendu.  Il s’agit donc d’aller au-devant de nos besoins, peut-être même avant que nous en soyons conscients. Mais comment Google, Facebook & Co peuvent-ils savoir, avant même que nous ne sachions? En créant des modèles. Voici un exemple : dans le domaine des machines industrielles, on essaie depuis longtemps de prévoir comment les machines s’usent, quelles sont les pannes à venir. La maintenance prédictive se développe grâce à des modèles qui sont soit des modèles physiques de la machine, soit des modèles qui sont créés en accumulant et en analysant des données, ce qui créé de la connaissance sur les points faibles, les facteurs de risques, les pannes les plus probables. L’analyse des données, grâce aux modèles, permet de prévoir une panne, avant même que des symptômes avants-coureurs soient détectables.  L’accumulation massive de données, couplée aux modèles physiques, ou/et à de l’intelligence artificielle permet de nos jours des prédictions extrêmement précises.

Ce qui fait dans le domaine des machines existe sans doute déjà aussi dans les domaines psychologiques, sociologiques et comportementaux, qui sont eux-mêmes régis par des lois qui ont été décrites. On peut sans doute prévoir le comportement d’un personne en l’ayant suffisamment observée, en ayant suffisamment observé son milieu et comment elle inter-agit avec lui.  Même si chacun de nous pense être libre, nous sommes en fait terriblement prévisibles. L’endroit où vous irez ce soir? La musique que vous aller écouter tout à l’heure? Le repas que vous aller manger demain? Il y a bien peu de surprises.  99% de ce que nous faisons est prévisible, et peut être prévu, si on se donne la peine de chercher quels paramètres vont influer sur telle ou telle décision. Il y a fort à parier que Google, Facebook & Co ont des modèles de tous leurs utilisateurs,  et qu’ils travaillent d’arrache-pied à les améliorer.  Il y a donc quelque part dans un data center, un modèle portant notre nom, avec des données (et qui sait, un bot, une intelligence artificielle) et celui-ci s’améliore jour après jour. La puissance de calcul, la quantité de données ne sont plus une limitation. Une intelligence artificielle peut comparer ce que nous avons fait aujourd’hui à ce qui était prévu, et apprendre, apprendre, apprendre… Elle saura un jour mieux que nous ce dont nous avons envie. Et ce modèle, cet avatar pourrait être en fait très utile ; il pourrait faire des choses à notre place, nous rendre des services, car il sait ce dont nous avons envie mieux que personne. Ce serait l’assistant personnel idéal. D’ici à quelques années, les premiers assistants personnels ne tarderont pas à nous être offerts par Google, Facebook & Co.

Le problème dans tout cela, c’est qu’on peut décider de ne pas en rester juste au niveau de la prédiction, et du service. La limite entre conseil et influence n’est pas toujours très nette. N’oublions pas nos vendeurs de biens, qui financent tout ce système. Ceux-ci veulent vendre, vendre de préférence toujours plus, et avoir la certitude sur le long terme que leurs produits seront achetés. Et si Google, Facebook & Co leur garantissaient cela? Comment? Imaginons un data center contenant un milliard de modèles, c’est à dire un milliard d’avatars électroniques, parfaitement représentatifs et synchronisés avec un milliard d’individus réels.  On pourra par exemple dire, en interrogeant ces avatars, quel individus boivent de l’eau du robinet, quels sont ceux qui boivent de l’eau minérale, et quels sont ceux qui boivent du Coca-Cola. Et si maintenant la société Coca-Cola demandait à Google, Facebook & Co de faire quelque chose pour augmenter « un petit peu » sa part de marché? Rien de plus facile. L’armée d’avatars électroniques pourrait recevoir une nouvelle information, sur les effets bénéfiques du Coca-Cola sur la durée de vie. Cela  ne serait pas synchronisé avec une information du monde « réel », cela se passerait dans le data center fermé, et personne en-dehors de Google, Facebook & Co n’en saurait rien. Nos avatars se mettraient donc à commander un peu plus de Coca-Cola, et les individus réels, confiants, habitués à ce que les avatars soient parfaitement au courant de leurs besoins,  se diraient, « tient, il y a une nouvelle tendance, cela doit être sûrement justifié puisque tout le monde le fait ». En fait tout le monde boirait plus de Coca-Cola, sans que personne ne puisse dire pourquoi.

Il en va donc de la confiance.  On sait depuis longtemps que le moteur de recherche de Google n’est pas indépendant, car il favorise délibérément les services offert par Google. Le plus de confiance sera donnée à Google, Facebook & Co, le plus il y aura de risques qu’ils en abusent, car leur modèle économique les pousse à vouloir satisfaire les annonceurs. Pourtant, in fine, ce sont les consommateurs qui paient pour la publicité, au travers du prix des biens qu’ils achètent. Alors que faire? Quand les assistants électroniques viendront, il faudra s’assurer de leur indépendance ; ne jamais suivre les conseils d’un assistant gratuit. Le mieux sera d’utiliser un assistant crée par une organisation non engagée sur le marché de la publicité, ce sera un gage d’indépendance, et de transparence sur les information que cet assistant reçoit.

Pour ceux qui ont du mal à y croire, ou qui aimeraient en savoir plus, Jaron Lanier, un personnage très en vue de de la Silicon Valley vient de publier une livre sur le sujet :  « dix arguments pour effacer votre comptes chez les media sociaux » : Je ne l’ai pas lu, mais j’imagine très bien ce qu’il peut contenir. Sans doute une description de la marche irrépressible de Facebook et Google vers leur seul et unique but:  la création d’un empire de contrôle du consommateur.  C’est leur façon de faire du business, c’est ainsi, et avec les technologies actuelles, ils peuvent y arriver.

On pourrait désespérer, ou alors… On pourrait aussi imaginer quelque chose de complètement différent : inverser la situation, inverser le sens du commerce en passant d’un marché influencé par l’offre, à un marché influencé par la demande. Notre armée d’avatars (qui sait tout sur nos aspirations) pourrait être en permanence à la recherche d’un certain nombre de produits, et passer des appels d’offres (des « commandes groupées ») chez des fournisseurs les plus adéquats. Chaque fournisseur ou producteur d’un bien pourrait recevoir une liste de demandes, et pourrait décider d’y répondre, ou non, de la même manière qu’un consommateur exposé chaque jour à une pléthore d’annonces publicitaires doit sans arrêt prendre des décisions.  Ce modèle de marché n’est pas vraiment possible à l’heure actuelle, en raison de la centralisation de la production. Mais dans un monde où la production serait plus individuelle, plus flexible, pourquoi pas?

 

Le scientifique et le pouvoir

L’alliance de la science et du pouvoir. Une thème ancien. Au 17ième siècle, Swift, dans son voyage de Gulliver, décrivait une société utopique, où des savants avaient bâti une ville flottante : Laputa, ce qui veut dire « la pute », en espagnol.  Se déplaçant librement dans les airs, planant au -dessus des villages, elle les menace d’être bombardés s’ils ne payent pas l’impôt.  Swift illustrait par là le fait que des savants se prostituaient, en  mettant au service du pouvoir les moyens d’asservir la population.

Autre exemple, cette fois réel : l’histoire de Wernher von Braun, le père de la fusée Saturn V qui alla jusqu’à la Lune.  Originaire de la noblesse prussienne, fort des valeurs morales de son milieu,  il avait tout pour devenir un ingénieur modèle. Après ses études, passionné par l’idée de construire une fusée pour aller dans l’espace, il n’hésite pas à travailler d’abord avec l’armée allemande, et ensuite à continuer sa collaboration avec les nazis. Il reçu son titre de professeur des mains d’Adolf Hitler en personne.  Il tenta à un moment de s’échapper, à la fin de la guerre, mais c’était plus par intérêt personnel que pour faire cesser le programme des fusées V2, qui ne furent jamais utilisées pour autre chose que de terroriser la population britannique (leur imprécision les rendait inutiles du point de vue tactique). Wernher von Braun n’était pas membre du parti nazi, et on ne lui reprocha jamais rien ; il avait simplement fait ce que des milliers d’autres ingénieurs de l’armement font chaque jour : travailler pour leur entreprise, pour leur pays. Sa collaboration avec les américains leur donna une longueur d’avance dans le domaine des missiles  intercontinentaux, ce qui, en pleine guerre froide, était un avantage certain.

Les exemples historiques nous amènent à voir divers types de liens entre le scientifique (ou l’ingénieur) et le pouvoir.

  • Dans le cas de von Braun, on pourrait parler de pragmatisme : « la fin justifie les moyens ». La collusion avec le pouvoir est vue comme tout à fait acceptable, puisqu’elle permet d’atteindre un but (construire des fusées pour aller explorer l’espace), et par la même occasion de satisfaire certaines idées politiques (endiguer le communisme)
  • Plus extrême : le « savant-fou ». C’est le solitaire près à tout sacrifier pour réaliser son but.  C’est un idéaliste ayant perdu tout repère moral, tout lien avec la société (exemple: le docteur Folamour, en parodie de von Braun, dans le film de Stanley Kubrick, du même nom).  Il veut un pouvoir sans partage. Le savant-fou est avant tout un archétype utilisé en littérature et dans les films, traduisant l’idée de l’homme se prenant pour Dieu au travers des machines qu’il réalise, ou des événements qu’il provoque.
  • Plus prosaïque, plus courant : l’opportuniste. C’est le scientifique attiré par le pouvoir ou l’argent sans pour autant vouloir sortir d’un certain cadre. Il a commencé une carrière consacrée à la science, fait une découverte, est devenu un expert, et s’est trouvé finalement séduit par le prestige, l’argent, et le pouvoir. Il s’arrange avec la réalité, sacrifie son intégrité à la séduction du pouvoir (le sien, ou celui d’un autre, les degrés de corruption sont variables). La vérité scientifique se mêle à ses intérêts, elle devient l’instrument du maintient de son influence.

Au-delà des motivations personnelles des scientifiques par rapport au pouvoir, une citation datant de l’exposition universelle de Chicago de 1933  montre une autre dimension du problème : « La science découvre, l’industrie applique, l’homme suit ». Les scientifiques sont bel et pris dans un paradigme, une façon de penser vieille de plusieurs siècles maintenant, qui leur accorde une certaine liberté de découverte, d’être des pionniers, pour qu’en fait ce soient les industriels, ceux qui appliquent, qui gardent le rôle de transmettre les inventions à la société (pour l’asservissement des individus, ou leur libération, là le scientifique n’a plus vraiment son mot à dire). Un inventeur, un chercheur voulant voir son invention « exister » n’a pas le choix ; tout dépend de la qualité de ses relations avec l’industrie.

Le problème qui se pose donc à toute personne dépendante de la science, est que celle-ci n’est pas neutre. Elle est d’abord en permanence à la recherche d’une application, et ensuite plus généralement, de tous temps, la recherche de la vérité a été sous influence. Il y a influence idéologique, influence culturelle, et puis bien sûr influence financière. Il faut de l’argent pour financer des travaux de recherche, et il faut que ces travaux rapportent aussi de l’argent. Ces influences font que la collusion entre chercheurs et industriels, chercheurs et politiques est possible, et même recherchée. Celle-ci devient particulièrement problématique quand des décisions politiques importantes sont prises sur des bases douteuse, quand des chercheurs intègres, qui veulent avertir sur un danger se retrouvent accusés de manipulation ou de formuler de simples opinions, où quand la société perd totalement confiance en ses chercheurs et finit par douter de tout.

Les exemples de la saga de l’amiante, des perturbateurs endocriniens , ou du réchauffement climatique permettent de dégager certains critères quant à la nécessité de s’interroger sur la capacité de la science à répondre à des questions d’intérêt général.

  • Existence d’une controverse scientifique, dans laquelle des opinions ou des idéologies s’affrontent (exemple du réchauffement climatique, quand Claude Allègre, ancien ministre climato-sceptique parle de « problème religieux« ). Dans ce contexte, tout travail scientifique risquera d’être estampillé comme étant une opinion, et non un fait.
  • Existence d’une controverse, dont les décisions qui pourraient découler menacerait des intérêts politiques ou économiques.
  • Manque de transparence sur les liens entre les chercheurs qui ont publié la majeure partie de résultats et des intérêts en jeu.
  • Promulgation d’une idée, selon laquelle un certain progrès ne doit pas être remis en question, car c’est un « moindre mal ». Industriels et politiciens peuvent être convaincus, et peuvent convaincre des chercheurs qu’une certaine option est un moindre mal (exemple, le DTT dans les années 60).
  • Impossibilité d’obtenir des résultats de recherche indépendants, du fait de moyens insuffisants, de l’absence de chercheurs indépendants, du secret entourant l’objet de recherche, ou d’autres mesures entravant les travaux de recherche . (exemple: le lobby pro-armes aux Etats-Unis a entravé toute recherche sur l’influence de la proliférations des armes sur la criminalité)

Quand plusieurs des conditions ci-dessus sont remplies, il y a fort à parier que la vérité n’émergera pas d’elle-même ; certaines personnes ayant un intérêt très certain à ce que cela n’arrive jamais, ou le plus tard possible. Il faut donc s’interroger sur les blocages, et identifier les intérêts en jeu, c’est à dire chercher à savoir à qui profite la dissimulation de la vérité. Si l’État lui-même n’a pas la volonté d’intervenir, le simple citoyen se retrouve réduit à se faire une opinion lui-même, mesurant la plausibilité de telle ou telle hypothèse, évaluant la crédibilité de chaque intervenant selon sa capacité à se montrer transparent sur ses motivations.

Il existe heureusement un grand nombre de scientifiques intègres, et qui réagissent. Le mouvement March for science, démarré aux USA, et qui s’étend dans de nombreuses villes mondiales en est un exemple,  montrant des scientifiques prêts à défendre leurs principes et leur intégrité, face à un pouvoir politique voulant ramener les faits au rang d’opinions.  Le mouvement n’a pas la même affluence que dans les manifestations de 2017, mais il se structure, et se solidifie. Certains scientifiques sont prêts à être candidats, à entrer dans l’arène politique pour pouvoir peser dans les décisions. Ils ont compris que pour eux, il en va de la confiance en la connaissance, et pour tout un chacun, de sa capacité à ne pas se faire manipuler ; c’est un bien fondamental qu’il faut défendre!

La renaissance du dirigeable?

L’histoire du dirigeable est ancienne, et elle semble définitivement faire partie du passé, tant l’avion et l’hélicoptère dominent les cieux.  Il en reste une certaine iconographie, une nostalgie d’une époque légendaire où voyager lentement en regardant le paysage, c’était quelque chose… C’était l’époque des transatlantiques aux salons luxueux, de l’Orient Express, l’époque où il y avait du rêve dans le voyage.

Pour ce qui est du dirigeable, l’accident du Hindenburg en 1937 eut un grand impact médiatique.  (Ci-contre,  les restes après l’incendie ravageur qui suivit l’explosion, la plupart des victimes étant brûlées par le carburant des moteurs, pas par l’hydrogène, dont les flammes s’élevèrent très vite dans les airs.) Cet accident n’aura été pas plus qu’un symbole,  le déclin du dirigeable étant à cette équoque déjà bien engagé. Vers 1920, les militaires ne s’intéressaient déjà plus à ces vaisseaux que pour des missions de reconnaissance en mer. En 1927, Charles Lindberg traversait l’Atlantique d’une traite. En 1938, la première ligne d’aviation commerciale reliait Berlin et New York.  Les dirigeables étaient trop gros, trop lents, trop fragiles, trop sensibles aux vents et aux tempêtes. Et que de difficultés pour amarrer un dirigeable et le maintenir au sol!

Il y eut bien sûr au cours des décennies suivantes quelques évolutions techniques (nouveau matériaux, nouveaux moteurs), et des poignées de passionnés qui continuèrent à faire tourner une industrie à un niveau très restreint, voire confidentiel. Nouveau revers pour les dirigeables: la malheureuse faillite de l’entreprise allemande « Cargolifter » en 2001, qui déçut bon nombre de ceux qui avaient cru à une renaissance du plus léger que l’air pour le transport de charges lourdes et encombrantes. Cargolifter fût lâché par les potentiels clients, les banques, ainsi que par le Land de Brandebourg, qui refusa de s’engager dansun plan de sauvetage. De Cargolifter, il ne reste près de Berlin  (photo ci-contre) qu’un hangar géant, transformé en paradis tropical.

Et pourtant, on observe peut-être les prémices d’une nouvelle renaissance, la  « n-ième » diront certains, mais qui pourrait cette fois être bien réelle. Des fabricants d’éoliennes ont récemment contacté des représentants de l’industrie du dirigeable pour initier un dialogue au sujet du transport des pales. Les pales d’éoliennes sont en effet de plus en plus grandes, car, pour augmenter la production d’énergie, il faut augmenter la surface aérodynamique (à puissance installée égale, augmenter la taille des pales améliore le rendement de la machine quand le vent est faible). Les constructeurs d’éoliennes sont tous lancés dans une course à la taille, qui est pour eux existentielle. Il y a quelques années, 50 mètres était environ la norme pour une pale, aujourd’hui on approche des 70, voire 80 mètres. Et il devient très difficile de transporter ces objets sur des routes normales. Diviser les pales en deux est faisable techniquement, mais augmente les coûts de production et complexifie le processus de montage. Ainsi donc, la solution ne peut venir que des airs, et celle-ci permettrait également de construire des fermes éoliennes dans des lieux jusqu’à maintenant inaccessibles. Le marché serait sans doute significatif, et la charge de travail prévisible sur plusieurs années, ce qui pourrait achever de convaincre des investisseurs. Dans l’aéronautique, on sait que les projets ont toujours tendance à coûter plus que prévu, un marché solide est donc une garantie qui éviterait qu’une banque refuse de rallonger un crédit à la première difficulté (comme c’est arrivé à Cargolifter).

Deuxième changement qui pourrait favoriser les dirigeables: les drones. Ceux-ci ont une autonomie limitée, qui a peut de chance d’augmenter beaucoup dans les années qui viennent. Si l’on veut opérer une flottille de drones (pour livrer des paquets par exemple), la meilleure idée est de les baser sur une plate-forme elle-même mobile, flottant dans les airs. C’est l’idée d’Amazon, qui a déposé un brevet en ce sens ; le dirigeable devenant à la fois une sorte d’entrepôt volant, et un vaisseau-mère pour la flottille de drones. On ne sait pas encore ce qu’Amazon compte faire, et si des études sérieuses ont vraiment commencé.

Troisième changement, à teneur également technologique: l’amarrage. Les constructeurs de dirigeables actuels ont trouvé un moyen de fixer leurs aéronefs au sol, grâce à des jupes munies d’un dispositif d’aspiration. Ainsi le dirigeable peut se stabiliser n’importe où, pourvu que le sol soit plat : béton, terre, eau, glace. C’est un grand plus pour les capacités opérationnelles.

Entrepôts volants, grues volantes, ce sont là des projets utilitaires plutôt loin de l’utopie originelle du dirigeable flottant majestueusement au-dessus des paysages les plus inaccessibles, tel un paquebot des airs, tandis que ses passagers, attablés à un restaurant panoramique, jettent un coup d’œil au menu de la soirée. Il y a pourtant bien cet engouement nouveau pour les croisières maritimes, suscité par des bateaux toujours plus grands et luxueux. (Une exposition à Londres se concentre sur le romantisme des croisières transocéaniques). Se pourrait-il que cet engouement passe aussi par les airs?

Nucléaire: la fin d’une utopie techno-scientifique

C’était en 1993, ou 1992, je ne sais plus très bien. Avec un groupe d’étudiants, je visitais la centrale nucléaire de Golfech, sur la Garonne. Elle était  à l’époque flambant neuve, impressionnante : deux énormes tranches de 1,3 Gigawatt avec les tours réfrigérantes les plus hautes d’Europe. C’était la promesse de l’indépendance énergétique de la France, de sa souveraineté industrielle, et surtout la promesse d’une énergie abondante, bon marché. Pour un jeune ingénieur comme moi, que de promesses plus convaincantes les une que les autres.

Depuis 1950, l’utopie des bienfaits illimités du nucléaire a été alimentée par de nombreux mythes.  Il y eu d’abord celui de l’ubiquité. Les ingénieurs, les auteurs de science fiction virent tout fonctionner au nucléaire: les voitures, les horloges, les bateaux, les fusées… Tout! Certains ingénieurs de l’aéronautique imaginèrent très sérieusement construire des avions avec des réacteurs à bord. Plus besoin de faire le plein! Puis, puisque le nucléaire sembla finalement devoir se cantonner à la production d’électricité, on se mit à électrifier à tour de bras : en France, le chauffage électrique devint la norme, puisqu’on pensait que le prix de l’électricité resterait ridiculement bas. On négligea que le prix de l’uranium n’est pas forcément stable (il faut importer); que le démantèlement des centrales avait un prix non négligeable (l’Allemagne a déjà fait l’amère expérience du démantèlement de centrales dans l’ex-RDA), et que le stockage des déchets serait une hypothèque prise sur les générations futures.

Un mythe qui contribua très fortement à l’utopie du nucléaire fût également celui du recyclage. On pensa des années durant (preuves scientifiques à l’appui), que l’intégralité des déchets de fission était recyclable, et donc pendant longtemps, la France investit des sommes énormes dans des usines de retraitement, qui n’arrivèrent pourtant jamais à éliminer tous les déchets. Et que fit-on alors des déchets? Ils furent exportés. Les conteneurs rouillent toujours et encore quelque par sur une grande aire de stockage en Sibérie (un jour les Russes auront peut-être l’idée d’aller les couler en mer), et actuellement on essaie de trouver un puits, ou une mine pour le stockage long terme en France.

Dernier mythe du nucléaire, et non des moindres: la séparation entre activités civiles et militaires. Pour faire une bombe il faut de l’uranium enrichi, donc maîtriser la technique de l’enrichissement, et celui qui détient cette technique pour du combustible de centrale peut la développer facilement,  et en quelques années en faire un usage militaire. Voulons-nous donc exporter le modèle français vers tous les pays du monde? Non, sans doute pas. Dans le climat géopolitique actuel, fait de rivalités, de conflits, d’instabilités, la banalisation du nucléaire n’est pas souhaitable.

Et depuis des années, la filière française du nucléaire ne va pas bien. Elle vit même un lent et inéluctable déclin. La nécessité de maîtriser le risque industriel fait augmenter la complexité, fait déraper les coûts (l’on obtient des projets comme l’EPR de Flamanville, ou l’EPR finlandais, qui sont des casse-têtes techniques et des gouffres financiers faramineux). Autre facteur critique : l’endettement de nombreux opérateurs traditionnels, qui ne fait que de se détériorer (que ce soit EDF, empêtré dans des marchés régulés et une internationalisation poussé à outrance, EON, RWE en Allemagne, ENEL en Italie qui ont une santé financière vacillante, ou ESKOM en Afrique du Sud, qui, grevé de dettes, abandonne ses projets dans le nucléaire). De plus, on se demande vraiment qui va devoir (et pouvoir…) payer le démantèlement des centrales ; en France on n’en parle peu (on n’en a d’ailleurs pas encore démantelé une seule) ; en Allemagne, un fond a été créé, mais beaucoup de gens soupçonnent que les sommes mises de côté ne suffiront jamais. Et l’on voit maintenant Areva, l’ex-champion du nucléaire, qui annonce qu’après des années de restructuration, un nouveau changement de cap stratégique est nécessaire : la scission des activités concernant le combustible et la construction de centrales. C’est un retour en arrière qui annonce une fin qui est proche : on se sépare pour mieux survivre…

Finalement deux derniers signes sonnent le glas du nucléaire en France, et sans aucun doute en Europe. D’abord, l’annonce de la construction du réacteur Hinkey Point C en Angleterre, à un prix du kilowatt-heure (garanti à EDF) très largement supérieur au prix normal. Alors que l’on prévoit que le prix de l’électricité éolienne va passer à 3 cents du Kilowatt-heure d’ici à 2020, les consommateurs britanniques, eux, paieront 11 cents pendant trente ans pour de l’électricité nucléaire!  Ensuite, deuxième signe : la politique actuelle du gouvernement français, résolument favorable aux éoliennes, dans un pays, qui pendant des décennies, se voulait le champion de l’énergie atomique. Le tournant a été pris. Il faudra du temps pour que cette politique fasse ses effets, mais on peut parier que dans une dizaine, ou quinzaine d’années,  il sera plus économique de fermer une centrale, plutôt que de la laisser marcher, à cause du coût bien plus bas de l’électricité éolienne ou solaire. Le seul problème : une centrale nucléaire coûte aussi de l’argent quand elle ne marche pas.

L’utopie de l’énergie illimitée à moindre coût va revivre, ce sera avec les énergies renouvelables.

Déjanté mais quand même sérieux : Un parlement mondial

Il suffit de lire quelques lignes du synopsis du dernier spectacle de Milo Rau, metteur en scène suisse, disciple de Bourdieu, pour  se faire une idée du sujet : refaire le monde, en commençant par montrer du doigt ce qui ne va pas…

  • Comment atteindre une représentation adéquate de la population?
  • Comment pallier aux maux de l’humanité?
  • Comment créer un système politique qui soit à même de régler les problèmes « globaux » de  notre temps : guerres, pauvreté, changement climatique, etc.

Pour refaire le monde, il y a l’idée centrale qu’un parlement mondial serait à même de résoudre les plus gros problèmes d’un « tiers état » de notre temps, qui comme à l’époque de la révolution française, souffre de ne pas être représenté (liens: IPPM, World Parliament). Et c’est bien un fait : les plus gros maux touchent une population marginale et insignifiante  (qu’ils soient des milliers, ou même des millions). Ce sont les migrants de la méditerranée qui brûlent leurs papiers avant de s’embarquer ; les pauvres en Europe qui ne prennent même plus la peine de s’abonner aux minima sociaux ; les populations du Congo, ou de la Centrafrique, terrorisées par des décennies de guerres civiles.  Autre exemple: la guerre de Syrie. La population d’une ville martyre comme Alep n’ayant pas de représentation légitime établie sur la scène internationale fait que d’une part, aucun parti ou organisation représentant les intérêts des populations civiles n’a pu tenter de contrer les agressions subies par la ville, d’autre part  toute mesure prise par un autre parti ou organisation, voulant porter secours, se retrouva contestée et combattue, comme n’étant pas légitime, par l’agresseur lui-même ou ses alliés.  La non-représentation sanctionne doublement toutes les populations victimes de guerres, car elle ôte toute légitimité à n’importe quelle tentative de l’extérieur de faire cesser une situation, si catastrophique soit-elle. En d’autres mots, si Dieu lui-même venait en aide à une population en détresse,  il se trouvera encore certains pour hurler à l’ingérence.

C’est donc une idée simple et logique, que de penser que s’il existait un système de représentation universel de toute la population mondiale, une agression pourrait plus facilement être reconnue, dénoncée et combattue.  Adresser cette question de manière artistique et créatrice, comme le fait Milo Rau est un exercice intéressant, car on s’affranchit de cette manière de nombreuses contraintes  (réelles ou perçues comme telles dans la politique mondiale). C’est une règle bien connue que pour réussir un brainstorming, il ne faut pas se poser de limites. Se cantonner aux choses qui paraissent réalisables est donc la dernière chose à faire, quand on cherche avant tout des idées porteuses, qui vont peut-être guider les générations futures.

Je ne sais finalement pas ce qui est sorti du spectacle, mais celui-ci s’inscrit bel et bien dans le cadre d’un mouvement existant :  l’UNPA (United Nations Parliamentary Assemby), une campagne pour une assemblée parlementaire dans le cadre des Nations Unies.  Celle-ci est menée par un réseau de parlementaires et d’ONG du monde entier,  avec le soutien de quelques personnalités de premier plan : Boutros Boutros-Ghali (ancien secrétaire des Nations Unies), Sigmar Gabriel (ministre des affaires étrangères de l’Allemagne), Federica Mogherini (Haut Représentant de l’UE pour les affaires étrangères) ; Michel Rocard (ancien premier ministre français décédé en 2016) était également un soutien de l’UNPA.  L’idée est de créer d’abord un parlement consultatif, dont les membres ne seraient pas élus directement, mais choisis parmi les élus des parlements nationaux qui composent les Nations Unies. Le fonctionnement, puis la crédibilité du parlement une fois établis, l’étape ultime serait la tenue d’un scrutin mondial direct, un peu sur le même modèle que les élections européennes.  Le fait de partir d’une base existante, réaliste, avec un plan de développement sur le long terme, avantage  l’UNPA par rapport à tous les autres projets utopiques de gouvernement mondial, marqués par deux difficultés majeures : premièrement, ils imaginent un système qui serait « idéal », qui garantirait la paix dans le monde, ce qui est difficile à démontrer ; deuxièmement, ils sont bien incapables d’expliquer ou de convaincre sur la manière dont la transition du monde actuel vers leur système « idéal » se ferait.

L’idée d’un parlement mondial est donc une petite graine qui probablement vaut la peine d’être semée. Il reste à se demander quels sont les facteurs, les influences qui permettraient à cette idée de croître. En étant largement divulguée, débattue, adoptée, elle pourrait devenir consensuelle, c’est à dire être adoptée comme « bonne » par une grande partie de la population mondiale, et des élites. Il importe que de nombreux partis, de nombreux groupes d’intérêts veuillent se l’approprier (pour des raisons peut-être très différentes). A l’échelle politique, certains gouvernements pourraient y être favorable, y voyant un moyen d’accroître la satisfaction de leurs citoyens, et donc d’affermir leur légitimité ; d’autres états pourraient y voir le moyen de limiter l’influence de certains états rivaux… Peut-être obtiendra-t-on ainsi une masse critique, un conjonction d’intérêts qui permettra à l’idée de gagner du terrain sur la scène politique. A suivre…

Le tardigrade, l’habitant du monde des trois soleils

Il y beaucoup d’idées fascinantes dans le roman de Cixin Liu « Le problème à trois corps », publié en France en 2014. Sans vouloir trop en raconter, je citerais les nano-filaments ultra-résistants, les multiples dimensions de la matière au niveau quantique, et bien-sûr le chaos dramatique d’un système planétaire comportant 3 soleils. Pourtant, au-delà de la fascination du récit, un certain pessimisme domine. On se prend à penser aux problèmes que l’humanité pourrait avoir, si les nouvelles inventions à venir tombaient entre les mauvaises mains. C’est déjà le cas pour l’arme nucléaire, cela va continuer pour la mise en réseau des ordinateurs, l’intelligence artificielle, et on ne sait pas quoi encore. Au delà du récit d’aventure, comme beaucoup d’histoires de science fiction (1984, Terminator) « le problème à trois corps » est aussi un avertissement sur le futur, un futur qui pourrait nous terrasser de manière fulgurante. l’Homme a beaucoup de dons, il a en particulier le don de fixer son attention et sa volonté, et de réaliser tout ce qu’il « sait » être réalisable, à ses risques et périls. Les machines intelligentes viendront. Peut-être se rendra-t-on compte, après plusieurs siècles de « problèmes », que, comme l’arme nucléaire, elles ne servent à rien…

Cixin Liu met en lumière le fait éternel que chaque lutte appelle une autre lutte, chaque haine une autre haine, chaque guerre une autre guerre. Son point de départ : la Révolution Culturelle en Chine, son point d’arrivée:  le présage d’une guerre titanesque encore à venir, laissant peut d’espoir aux humains, sauf s’ils se montrent inventifs, vaillants et travailleurs. La question qui reste en suspens est: les humains méritent-ils vraiment de (sur)vivre?

A part ces nouvelles peu réjouissantes, la découverte fascinante que j’ai faite en lisant ce roman, ce sont ces êtres pouvant se déshydrater à volonté pour résister à de longues périodes de sécheresse, de chaleur, ou de froid. Je prenait tout cela pour de la pure fiction, jusqu’à je tombe sur un article consacré au « tardigrade ». (Voir l’article de Wikipedia, pour savoir exactement à quelles conditions hallucinantes ce petit animal peut être exposé.) On estime qu’ en état d’anhydrobiose, le tardigrade serait capable de survivre dans l’Espace. Sur Terre, il pourrait résister à tous les cataclysmes possibles et imaginables…

Cixin Liu  a peut-être été inspiré par le « Ripper« , de Star Trek, une sorte de monstre spatial tueur doté de pouvoirs mystérieux. Entre une bête longue de 5mm et une créature complexe, il n’y a qu’un pas pour un scénariste ou un écrivain, mais quand même quelques millions d’années d’évolution pour la nature.  Mais… qui sait?  Peut-être que quelques gènes de ce animal nous seraient utiles pour résister à des catastrophes climatiques encore à venir?  (Et si nous avions déjà ces gènes en nous sans le savoir?) Il est également intéressant de voir que les créateurs de Star Trek on imaginé un « Ripper » en relation symbiotique avec des champignons, qui sont de loin la forme de vie la plus résistante aux conditions extrêmes.

Quoi qu’il en soit, « le problème à trois corps » est un livre à lire pour la virtuosité de ses idées, la découverte du monde des trois soleils, un monde où l’Histoire se répète indéfiniment, au gré des forces de gravitation. L’auteur nous fait réaliser que notre capital le plus élevé c’est une planète stable et accueillante. Nous devrions tout faire pour la conserver.

Les utopies concrètes

L’utopie est un non-lieu, un lieu qui n’existe pas, ou pas encore…  C’est un lieu qu’on peut imaginer, qu’on peut rêver. Les utopies ont également besoin de temps, il faut du temps pour arriver à cet endroit qui en théorie n’existe pas. Qu’à cela ne tienne, il nous faut cette idée pour nous sortir d’un cercle où tout tourne autour des mêmes choses.

Il y a cent ans, 80% des gens aimaient les idées nouvelles, les inventions, associaient celles-ci à une amélioration de la condition humaine. Seulement 20% avait peur. Le futur, même un peu fou, était cool! Aujourd’hui c’est l’inverse, notre société est fatiguée, a peur. Nous faisons face à l’excitation publique, l’amplification de tout ce qui est négatif. Pour contrer ce pessimisme, il y a des idées réalistes, productives, et surtout positives. Imaginer un nouveau type de nourriture, plutôt que  de rêver d’un menu quatre étoiles qu’on ne goûtera jamais ou de se disputer sur le partage d’un dernier morceau de pain rassi.

Le banc d’essai Hyperloop, dans le désert du Nevada

Dans la catégorie de gens qui apportent un avenir orienté sur la technique,  il y a ces entrepreneurs bourrés de pragmatisme, qui grâce à des utopies « concrètes », allient savamment l’intérêt général à leur intérêts et rêves personnels : Elon Musk, Jeff Bezos, Paul Allen…. C’est là aussi la renaissance d’un certain capitalisme anglo-saxon, qui se refait une santé grâce à son alliance avec les technologies vertes. Et certaines visions de ce capitalisme vert paraissent parfaitement justes ; elles paraissent pouvoir résoudre brillamment certains problèmes de notre temps. Tesla: alliance des énergies renouvelables et de l’automobile, Hyperloop: les avantages du train et de l’avion, sans leurs inconvénients. On serait tenté de partager cette euphorie ; oui, dans le contexte où nous sommes, les choses à venir seront peut-être meilleures que celles d’avant. En 2011, les experts en énergies renouvelables prévoyaient qu’en 2020, le prix du kilowatt-heure d’électricité éolienne allait passer en-dessous de celui du charbon, or cela arrive en 2017,  avec trois ans en avance. On se dit que parfois, il suffit de lancer la boule,  car si la pente est bonne, elle roulera toujours plus vite.

Pourtant, quand Elon Musk prétend qu’un base sur Mars sera pour bientôt, quand les milliardaires de la Silicon Valley investissent en masse dans la prolongation de la vie, (voire la vie éternelle…), cela rappelle une certaine mission Apollo. Quelques dizaines de milliards de dollars, quelques images de la Lune, un gigantesque coup de PR (Public Relations) qui en 1969 fascina le monde entier. Et après?  Y est-on retourné, sur la Lune? C’est là la différence entre idéal et réalité. L’idéal, s’il est réalisé ne mènera en lui-même à rien, mais ce sont ses retombées sur le long terme qui vont compter, son influence sur les décisions de toute une génération. Mais voilà, il n’est pas certain que ce qui marchait dans les années 1960 marchera encore en 2017 (lancer une idée, attendre que les foules s’enflamment, espérer des retombées positives).  Le contexte a changé. Notre optimisme béat envers le futur a changé…

Une autre catégorie d’utopies concrètes sont les utopies sociales que l’on voit émerger depuis une vingtaine d’année: décroissance, solidarité économique, environnementale, sites de partage, éco-villages, etc. (d’ailleurs, d’après certains, n’importe quelle utopie est d’abord et avant tout sociale).  Il y a un foisonnement d’idées sans cesse renouvelées, basées sur des principes simples,  changer les choses en commençant par la base, par les valeurs humaines. C’est une idée très rationnelle de partager ce que l’on a en trop, ou qu’on n’utilise pas beaucoup, et en même temps çà fait du bien de pouvoir aider quelqu’un, cela renforce les liens sociaux. Les utopies sociales ont néanmoins du mal à s’établir à grande échelle, à servir de modèle ; elles restent en marge de la société. C’est peut-être qu’on croit qu’elles sont réservées à des catégories vivant en marge de la société. Malgré leurs succès, elles manquent de « spectacle » ; personne ne prend des risques insensés, personne ne devient milliardaire, ni millionnaire ; il n’y a pas de quoi allécher les médias, toujours à la recherche de sensationnel.

Même en portant son attention sur bon nombre d’idées pleine de bon sens, de se projeter un permanence dans le futur,  il ne faut pas oublier l’immense masse de ceux qui ont peur, qui se sentent seuls, déclassés, culturellement à la dérive, et qui finissent par se comporter en égoïstes, ne croyant plus à l’honnêteté de quelque projet que ce soit.  Les utopies concrètes doivent être introduites de manière à résister au pessimisme ambiant, pour en finalement devenir le remède. Elles peuvent le faire car ce ne sont pas des idées lointaines et inutiles ; elles racontent une histoire plus humaine, plus efficace, plus respectueuse de l’environnement ; elles pourraient aussi  inspirer une nouvelle culture.