Nucléaire: la fin d’une utopie techno-scientifique

C’était en 1993, ou 1992, je ne sais plus très bien. Avec un groupe d’étudiants, je visitais la centrale nucléaire de Golfech, sur la Garonne. Elle était  à l’époque flambant neuve, impressionnante : deux énormes tranches de 1,3 Gigawatt avec les tours réfrigérantes les plus hautes d’Europe. C’était la promesse de l’indépendance énergétique de la France, de sa souveraineté industrielle, et surtout la promesse d’une énergie abondante, bon marché. Pour un jeune ingénieur comme moi, que de promesses plus convaincantes les une que les autres.

Depuis 1950, l’utopie des bienfaits illimités du nucléaire a été alimentée par de nombreux mythes.  Il y eu d’abord celui de l’ubiquité. Les ingénieurs, les auteurs de science fiction virent tout fonctionner au nucléaire: les voitures, les horloges, les bateaux, les fusées… Tout! Certains ingénieurs de l’aéronautique imaginèrent très sérieusement construire des avions avec des réacteurs à bord. Plus besoin de faire le plein! Puis, puisque le nucléaire sembla finalement devoir se cantonner à la production d’électricité, on se mit à électrifier à tour de bras : en France, le chauffage électrique devint la norme, puisqu’on pensait que le prix de l’électricité resterait ridiculement bas. On négligea que le prix de l’uranium n’est pas forcément stable (il faut importer); que le démantèlement des centrales avait un prix non négligeable (l’Allemagne a déjà fait l’amère expérience du démantèlement de centrales dans l’ex-RDA), et que le stockage des déchets serait une hypothèque prise sur les générations futures.

Un mythe qui contribua très fortement à l’utopie du nucléaire fût également celui du recyclage. On pensa des années durant (preuves scientifiques à l’appui), que l’intégralité des déchets de fission était recyclable, et donc pendant longtemps, la France investit des sommes énormes dans des usines de retraitement, qui n’arrivèrent pourtant jamais à éliminer tous les déchets. Et que fit-on alors des déchets? Ils furent exportés. Les conteneurs rouillent toujours et encore quelque par sur une grande aire de stockage en Sibérie (un jour les Russes auront peut-être l’idée d’aller les couler en mer), et actuellement on essaie de trouver un puits, ou une mine pour le stockage long terme en France.

Dernier mythe du nucléaire, et non des moindres: la séparation entre activités civiles et militaires. Pour faire une bombe il faut de l’uranium enrichi, donc maîtriser la technique de l’enrichissement, et celui qui détient cette technique pour du combustible de centrale peut la développer facilement,  et en quelques années en faire un usage militaire. Voulons-nous donc exporter le modèle français vers tous les pays du monde? Non, sans doute pas. Dans le climat géopolitique actuel, fait de rivalités, de conflits, d’instabilités, la banalisation du nucléaire n’est pas souhaitable.

Et depuis des années, la filière française du nucléaire ne va pas bien. Elle vit même un lent et inéluctable déclin. La nécessité de maîtriser le risque industriel fait augmenter la complexité, fait déraper les coûts (l’on obtient des projets comme l’EPR de Flamanville, ou l’EPR finlandais, qui sont des casse-têtes techniques et des gouffres financiers faramineux). Autre facteur critique : l’endettement de nombreux opérateurs traditionnels, qui ne fait que de se détériorer (que ce soit EDF, empêtré dans des marchés régulés et une internationalisation poussé à outrance, EON, RWE en Allemagne, ENEL en Italie qui ont une santé financière vacillante, ou ESKOM en Afrique du Sud, qui, grevé de dettes, abandonne ses projets dans le nucléaire). De plus, on se demande vraiment qui va devoir (et pouvoir…) payer le démantèlement des centrales ; en France on n’en parle peu (on n’en a d’ailleurs pas encore démantelé une seule) ; en Allemagne, un fond a été créé, mais beaucoup de gens soupçonnent que les sommes mises de côté ne suffiront jamais. Et l’on voit maintenant Areva, l’ex-champion du nucléaire, qui annonce qu’après des années de restructuration, un nouveau changement de cap stratégique est nécessaire : la scission des activités concernant le combustible et la construction de centrales. C’est un retour en arrière qui annonce une fin qui est proche : on se sépare pour mieux survivre…

Finalement deux derniers signes sonnent le glas du nucléaire en France, et sans aucun doute en Europe. D’abord, l’annonce de la construction du réacteur Hinkey Point C en Angleterre, à un prix du kilowatt-heure (garanti à EDF) très largement supérieur au prix normal. Alors que l’on prévoit que le prix de l’électricité éolienne va passer à 3 cents du Kilowatt-heure d’ici à 2020, les consommateurs britanniques, eux, paieront 11 cents pendant trente ans pour de l’électricité nucléaire!  Ensuite, deuxième signe : la politique actuelle du gouvernement français, résolument favorable aux éoliennes, dans un pays, qui pendant des décennies, se voulait le champion de l’énergie atomique. Le tournant a été pris. Il faudra du temps pour que cette politique fasse ses effets, mais on peut parier que dans une dizaine, ou quinzaine d’années,  il sera plus économique de fermer une centrale, plutôt que de la laisser marcher, à cause du coût bien plus bas de l’électricité éolienne ou solaire. Le seul problème : une centrale nucléaire coûte aussi de l’argent quand elle ne marche pas.

L’utopie de l’énergie illimitée à moindre coût va revivre, ce sera avec les énergies renouvelables.

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